[Page réalisée à l'occasion de l'émission Un Siècle d'écrivainsconsacrée à Raymond Roussel le mercredi 15 mai 1996 à 23h00 sur France 3]
 


Raymond Roussel (1877-1933)

Le plus célèbre des " non-lus "

Raymond Roussel





Note d'intention



 
 

Aucun écrivain dans le monde n'aura conjugué de cette manière la méconnaissance et la célébrité. Consacrant deux pages entières à Raymond Roussel en 1995, le Times Litterary Supplement titre" Roussel The Unread" :" Roussel le non-lu". On ne compte plus les articles, les livres, consacrés à Raymond Roussel. On compte très facilement par contre - quelques centaines - ses lecteurs. Mais quels lecteurs ! Pour André Breton, Raymond Roussel est" Le plus grand magnétiseur des temps modernes". Proust :" Un prodigieux outillage poétique". Aragon :" Statue parfaite du génie". Jean Cocteau :" Un mode suspendu d'élégance et de peur". Paul Eluard :" Il nous montre tout ce qui n'a pas été ; cette réalité seule nous importe". Michel Leiris lui écrira :" On n'a jamais touché d'aussi près les influences mystérieuses qui régissent la vie des hommes", avant que Jean Ferry ne conclue :" Ensuite vient toute la littérature dite moderne". Reconnaissons que l'approche de cette oeuvre n'est pas facile, même pour celui qu'elle tente. Avant de céder à l'envoûtement, Cocteau par exemple, s'en était longuement défendu. Il écrira :" Je repoussais Raymond Roussel comme propre à me mettre sous un charme dont je ne prévoyais pas l'antidote".

De Raymond Roussel le grand public, qui ne l'a pas lu, ne connaît vaguement que la légende pittoresque : sa richesse immense (mais il meurt ruiné) ; ses manies étranges (tous les repas quotidiens pris en un seul, ses chemises portées une seule fois) ; ses caprices (la première roulotte automobile de grand luxe) ; ses dépenses énormes pour se faire imprimer ou pour faire jouer ses pièces ; sa dernière passion : les échecs, sa mort mystérieuse.

Un portrait télévisé de Raymond Roussel tombe à point pour le faire connaître, le faire aimer, le faire lire. D'autant plus qu'il arrive peu de temps après la sensationnelle découverte de 1989 : alors qu'on n'avait pratiquement aucun manuscrit de lui, l'ouverture d'un casier de garde-meuble révèle que tous ses papiers, lettres, albums de photos, souvenirs, dormaient abandonnés depuis les environs de 1930 dans des cartons destinés par Roussel - sans que personne ne l'ai su - à la Bibliothèque nationale. Brusquement, des milliers de pages inédites font surface (en cours d'impression chez Pauvert). Par exemple La Seine, pièce en milliers d'alexandrins parfaitement achevée. Ou des chapitres entiers de Locus Solus, jusqu'ici inconnus…

Plus récemment encore, on met au jour des carnets inédits de Michel Leiris montrant comment l'auteur de l'Afrique fantôme vient tout entier de celui d'Impressions d'Afrique qu'il a connu, admiré, et qui a continué de le fasciner longtemps après la mort de Roussel en Sicile. Enquêtant jusqu'à sa propre mort auprès des proches de Roussel, Leiris va nous révéler des points essentiels et décisifs de l'existence du poète (publication fin 1996 par les soins d'Annie Le Brun, chez Fayard). Utilisant autant ces éléments totalement nouveaux que les archives déjà disponibles et les apports des grands roussellâtres vivants (Annie Le Brun, François Caradec), les auteurs de ce portrait TV espèrent à la fois, dans le court temps qui lui était imparti, renouveler l'idée commune que l'on se faisait de Raymond Roussel dans les milieux lettrés, et faire découvrir au grand public un des étonnants et des plus admirables écrivains français du siècle. Ainsi pourrait être exaucé le voeu bouleversant enseveli dans son livre posthume, Comment j'ai écrit certains de mes livres, en 1935 :" Je reviens sur le sentiment douloureux que j'éprouvais toujours en voyant mes oeuvres se heurter à une incompréhension hostile presque générale. Et je me réfugie, faute de mieux, dans l'espoir que j'aurai peut-être un peu d'épanouissement posthume à l'endroit de mes livres".

Jean-Jacques PAUVERT



Raymond Roussel

" Mes monstres sacrés"



 
 

de Jean Cocteau




Raymond Roussel fait penser à cette abeille architecte, la seule dans la ruche si je ne m'abuse, qui, d'un coup d'oeil, calcule l'édification à l'envers d'une cathédrale quatre fois plus haute que ne le serait la tour Eiffel par rapport à l'homme. Impressions d'Afrique, le miel en est délectable, mais qu'il semble peu de chose, une fois le livre lu, lorsque nous apparaissent toutes les nervures et toutes les alvéoles, la géométrie exquise et terrible du tout ?

Locus Solus, d'une structure plus secrète, semble, au premier abord, répondre à un système théâtral de Roussel : le système d'enchaînements du rapsode arabe. A la longue les réponses secrètes, l'idiome d'interligne se fait entendre et nous donne cette chair de poule, ce malaise du tam­tam nègre, lorsque commencent les lointains, les sombres, interminables dialogues entre tribus invisibles d'insectes peints, caparaçonnés, couverts d'arbalètes et d'élytres.

Roussel se plaignait amèrement et naïvement de ne pas connaître la gloire d'un Loti. L'Académie, la Légion d'Honneur, toutes ces petites pourpres le fascinaient parce que son âme pure les croyait grandes et leur accordait encore les privilèges qu'elles durent avoir à l'origine et qu'elles n'auraient en somme jamais dû perdre. Il ignorait que telle firme honore et que telle autre dégrade. Il trouvait naturel qu'un poète payât ses éditeurs. Bref, il était vrai, vrai de vrai, le vrai de vrai par excellence, celui qu'on ne rencontre ni au bagne, ni à la Légion, ni à Marseille, lieu officiel où le type du vrai de vrai se lègue, s'enseigne et se joue.

Son dernier livre déconcerte à force de pureté profonde. Je parle de cette pureté d'âme qui ne décide pas le choix d'un illustrateur, à côté duquel tout autre semblerait artiste, par goût suprême, par raffinement subtil, mais parce qu'elle le goûte et le trouve bon. Pour laisser illustrer les Nouvelles Impressions de la sorte il faut être soit un maître de finesse, soir un loustic, soit l'esprit pur.

Pur, pureté, voilà toujours les termes où je retombe si je contemple Roussel l'admirable, Roussel l'étrange ; étrange d'une étrangeté toute droite. L'oeil, au point de mire, n'accroche aucun des méandres qui dénoncent habituellement l'étrangeté, pour peu qu'elle n'appartienne pas au génie.
 



Raymond Roussel



 
 

L'art d'un Roussel, de couper non pas, comme on dit, les cheveux en quatre, mais en quatre-cent-quarante mille, pour commencer, m'apparaît comme un phénomène digne d'être signalé à ceux qui font leurs délices de l'analyse, de l'énumération et de la nomenclature".

R. de Montesquieu
 

Les produits de l'imagination de Roussel sont, en quelque sorte les lieux communs quintessenciés : aussi déconcertant et singulier qu'il soit pour le public, il puisait - en fait - aux mêmes sources que l'imagination populaire et que l'imagination enfantine et, de surcroît, sa culture était essentiellement populaire et enfantine (…) comme le sont ses procédés (…). Sans doute l'incompréhension presque unanime à laquelle Rousssel s'est douloureusement heurté tient-elle moins à une incapacité d'atteindre l'universel qu'à cet alliage insolite du simple-comme-bonjour et de la quintessence."

Michel Leiris
 

Roussel est, comme Lautréamont, le plus grand magnétiseur des temps modernes. Chez lui, l'homme conscient extrêmement laborieux (…) ne cesse d'être aux prises avec l'homme inconscient extrêmement impérieux (…). La magnifique originalité de l'oeuvre de Roussel oppose un démenti lourd de signification et de portée, inflige un affront définitif aux tenants d'un réalisme primaire attardé…"

André Breton
 

Dictionnaire des auteurs. Collection Bouquins. Gallimard.


LA VIE DE RAYMOND ROUSSEL



 
 

François Caradec

Le samedi 20 janvier 1877 à six heures du matin naît Raymond Roussel au domicile de ses parents, 25, boulevard Malesherbes, à Paris, devant l'église de la Madeleine. Il est le troisième et le dernier enfant d'Eugène Roussel, âgé de quarante-quatre ans, agent de change, et de Marguerite Moreau-Chaslon, son épouse, sans profession, âgée de trente ans.

Le père est né à Evreux en 1833. Il est le fils d'un avoué normand, Jean Jacques Roussel et de Marie Anne Eugénie Fernet. La mère, Marguerite Moreau­Chaslon est la fille d'Aristide Moreau, ­ qui, en épousant Hortense Thaïs (ou Thes) Chaslon se fait appeler " Moreau­Chaslon" pour se distinguer de nombreux autres Moreau : c'est un homme d'affaires parisien, Président du Conseil d'Administration de la Compagnie générale des Omnibus.

Telle est l'origine de la fortune des parents de Raymond Roussel : une bourgeoisie de robe provinciale alliée à la haute bourgeoisie des affaires parisiennes. L'agent de change s'emploiera à faire fructifier ce capital, que dévoreront allégrement sa veuve et ses enfants.

" Je garde de mon enfance un souvenir délicieux. Je puis dire que j'ai connu là plusieurs années d'un bonheur parfait". Il semble bien que ce soient ses seuls " souvenirs". Raymond Roussel a toujours regretté son enfance. Jean Starobinski voit dans " le plaisir narcissique de manipuler une langue docile où l'arbitraire initial se déploie selon les rites maniéristes du rébus ou des holorimes" un indice d'infantilisme. Nous savons pourtant peu de choses de cette enfance, ni la manière dont il jouait aux barres.

" Je fus élevé avec ma soeur Germaine" ; elle avait pourtant quatre ans de plus que lui et devait l'entraîner dans ses jeux de petite fille, sans être attirée elle-même par ceux de son frère aîné. " Notre frère aîné Georges (…) était déjà presque un jeune homme quand nous n'étions encore que des enfants." Entre Georges et Raymond, il y avait en effet huit ans d'écart. Nous savons, grâce à Michel Leiris, que " certains lieux auxquels se rattachaient des souvenirs particulièrement heureux de son enfance étaient pour lui des lieux tabous" : Aix-les-Bains (où il ne voulait même pas passer en chemin de fer), Luchon, Saint Moritz, " villes dans lesquelles il ne voulut jamais retourner, de peur de gâcher ses souvenirs". Il y eut sans doute aussi des vacances sur la plage de Pornichet, " petit village breton situé au bord de la mer, non loin de Saint-Nazaire", et ailleurs. Il apprend les mêmes chansons que les autres enfants : J'ai du bon tabac et Au clair de la lune, dont il fera plus tard, dans les Impressions d'Afrique, "Jade tube onde aubade en mat à basse tierce " et " Eau glaire de là l'anémone à midi négro ".

Ces jeux sur les ressemblances phoniques présentent une évidente affinité avec ceux de l'enfance, rébus, charades, puzzles. " L'élément du puzzle est énigmatique, puis, peu à peu, tous s'emboîtent et présentent en clair l'image auparavant disloquée". L'une des formes du puzzle est le jeu de cubes, et certainement ne faut­il voir que ce jeu enfantin dans l'emploi que Raymond Roussel fait du cube, plutôt que " l'image de la quintessence" que croyait y discerner André Breton.

Jean Starobinski souligne l'importance des " punitions" dans l'oeuvre de Roussel. Il est certain qu'on y retrouve le souvenir des gages des jeux enfantins (particulièrement ceux que Talou VII impose aux membres du "Club des Incomparables"), que Germaine devait parfois infliger à son jeune frère. Michel Leiris note son goût enfantin des friandises, sa manie des gloires consacrées, des merveilles classées et des noms du Gotha, son obsession du vieillissement et de la mort, sa nostalgie de la première enfance, " et cette angoisse irréductible qui ne l'étreignait pas que sous les tunnels".

Cependant Raymond Roussel n'a jamais révélé le secret de son bonheur d'enfant.

On a souvent supposé que Roussel avait eu une enfance " proustienne", et l'on ne s'est guère trompé : il vivait littéralement dans les jupes de sa mère, et l'adorait.

Elle était, au dire de ceux qui l'ont connue, " impérieuse", belle, autoritaire et majestueuse. Elle avait trente ans à la naissance de Raymond ; il en avait trente­quatre quand elle mourut à soixante­quatre ans, sans qu'il l'ait pratiquement jamais quittée.

"Ma mère adorait la musique et, me trouvant doué pour cet art, elle me fit quitter à treize ans le lycée pour le Conservatoire, après avoir triomphé d'une légère résistance de mon père ".

Raymond Roussel se présente donc à l'épreuve d'admission au Conservatoire National de Musique, le 5 novembre 1890, avec une sonate de Beethoven. Le jury, présidé par Ambroise Thomas, comprend MM. Delaborde, Alphonse Duvernoy, Fissot, Diémer, de Bériot, Hasselmans et Emile Réty. Roussel n'est admis que comme auditeur avec la mention : " Pass. ­ faible." Le 17 novembre, il est enregistré dans la liste des admissions comme auditeur dans la classe de Diémer. Le 9 novembre 1891, il se représente à l'épreuve d'admission (Chopin : Concerto en mi mineur) devant le même jury augmenté de Th. Dubois. Il est noté : " Pas mal. Pass." et est admis dans les classes préparatoires de piano. Il figure sur la liste d'admission de la classe d'Anthiome, avec la mention au crayon rouge : " N'entre pas" ; et dans les tableaux de la classe d'Anthiome de 1891 la mention de son entrée à l'école à l'âge de 14 ans 8 mois est suivie des mots : " N'est pas entré." Des amis ont sans doute conseillé à sa mère de le faire travailler encore avant son entrée au Conservatoire, et il ne se présente pas avant que deux années se soient écoulées.

En 1893, sa soeur Germaine vient d'avoir dix­neuf ans. Et le 18 avril elle épouse à la mairie du 8e arrondissement Charles Letonnelier, alors marquis de Breteuil, qui est âgé de trente ans.

Le 31 octobre, Raymond Roussel se présente à l'admission du Conservatoire avec l'Allegro de Guirand. Il est admis à l'unanimité dans les classes de piano et figure sur la liste des aspirants hommes au piano sous le n° 39 ; il a seize ans et huit mois. Pourtant le jeune homme n'est pas satisfait, et il nous le dit : " Vers seize ans j'essayais de composer des mélodies dont je faisais les vers moi­même. Les vers venaient toujours facilement, mais la musique restait rebelle."

Aucun de ces poèmes ne nous est parvenu, à part quatre vers que, " dans ma grande jeunesse, je m'étais amusé à ajouter à la poésie de Victor Hugo qui débute ainsi :

Comment, disaient­ils,

Avec nos nacelles

Fuir les alguazils ?

óRamez, disaient­elles. "

Voici ces quatre vers qui devaient suivre les derniers de la poésie :

Comment, disaient­ils,

Nous sentant des ailes

Quitter nos corps vils

Mourez, disaient­elles

A dix­sept ans, il écrit Mon Ame, cette poésie qu'il publiera trois ans plus tard sous ce titre dans Le Gaulois, et en 1932 encore, mais cette fois sous le titre : L'Ame deVictor Hugo…

" Un jour, à dix­sept ans, je pris le parti d'abandonner la musique pour ne plus faire que des vers ; ma vocation venait de se décider." Il veut dire : d'abandonner la composition, mais non le piano. Car à l'examen du 17 janvier 1894, il interprète le premier Scherzo de Chopin, qui lui vaut ces notes de Louis Diémer : " Très intelligent. Des qualités de finesse." Il est dans la même classe que Louis Aubert, Raoul Laparra, Alfred Cortot. Sa mère tient à ce qu'il soit conduit chaque jour au Conservatoire dans sa propre voiture ; mais Roussel fait garer l'équipage dans une rue voisine, pour que ses camarades ne se sentent pas écrasés par sa fortune. Le jeudi 29 mars 1894 marque un événement au domicile de ses parents, rue de Chaillot, où vit le jeune ménage de sa soeur : la naissance de Robert de Breteuil. La jeune mère a vingt ans et son mari est lieutenant au 5e régiment de Dragons stationné à Compiègne. Raymond poursuit ses études musicales et à l'examen du 14 juin il exécute la Première Ballade de Chopin. Les notes de Louis Diémer montrent ses progrès : " Nature musicale intéressante et distinguée. Très intelligent et studieux." Le mois de juillet s'annonce chaud. Les Roussel se sont installés à la campagne de Neuilly pour y passer l'été. Le vendredi 6 juillet, Eugène Roussel est en nage, il appelle un domestique et demande une coupe de champagne glacé : il la boit d'un trait et tombe foudroyé. Le décès est constaté à dix heures et demie du soir, en présence de sa veuve, de ses enfants. Eugène Roussel avait près de 62 ans et n'exerçait déjà plus sa charge. Mais sans doute cette coupe de champagne ne fut­elle pas la cause unique de son décès : ceux qui le connaissaient supposèrent qu'elle n'avait pas été la première de la journée et que bien des petits verres de cognac l'avaient précédée. Il en avait abusé. Eugène Roussel buvait souvent et buvait trop. La fortune qu'il laisse à sa veuve (deux millions­or de revenus) ne réduira pas son train de vie fastueux.

Raymond poursuit ses études au Conservatoire. A l'examen de la classe de piano de deuxième année, le 23 janvier 1895 (Etude en ré bémol, de Liszt), Louis Diémer note : " Excellent élève, nature musicale très fine, a fait des progrès énormes." En troisième année, le 21 janvier 1896, il interprète l'Etude en forme de valse, de Saint­Saëns. A l'examen du 17 juin, la Fantaisie en fa mineur, de Chopin. Louis Diémer : " De charmantes qualités d'élégance." Cette année­là, Raymond Roussel obtient un deuxième accessit de piano. Il ne faut donc pas le croire quand il nous dit qu'à dix­sept ans, il avait pris le parti d'" abandonner la musique" Cependant, la " poésie" tient dans sa vie une place de plus en plus grande : " A partir de ce moment une fièvre de travail s'empara de moi. Je travaillais, pour ainsi dire, nuit et jour pendant de longs mois, au bout desquels j'écrivis la Doublure, dont la composition a coïncidé avec la crise décrite par Pierre Janet." Roussel entre dans une période capitale de son existence : " Je voudrais signaler ici une curieuse crise que j'eus à l'âge de dix­neuf ans, alors que j'écrivais la Doublure. Pendant quelques mois j'éprouvais une sensation de gloire universelle d'une intensité extraordinaire. Le docteur Pierre Janet, qui m'a soigné pendant de longues années, a fait une description de cette crise dans le premier volume de son ouvrage De l'Angoisse à l'Extase ; il m'y désigne sous le nom de Martial, choisi à cause de Martial Canterel de Locus Solus". Et Pierre Janet livre cette observation :

" Martial, jeune homme névropathe, timide, scrupuleux, facilement déprimé, a présenté à l'âge de dix­neuf ans, pendant cinq ou six mois, un état mental qu'il juge lui­même extraordinaire. S'intéressant à la littérature qu'il préférait à des études [musicales] poursuivies jusque­là, il avait entrepris d'écrire un grand ouvrage en vers et voulait le terminer avant d'avoir atteint l'âge de vingt ans. Comme le poème devait comprendre plusieurs milliers de vers, il travaillait assidûment, presque sans arrêt le jour et la nuit et n'éprouvait aucun sentiment de fatigue. Il se sentit envahir peu à peu par un étrange enthousiasme : " On sent à quelque chose de particulier que l'on fait un chef­d'oeuvre, et que l'on est prodige : il y a des enfants prodiges qui se sont révélés à huit ans, moi je me révélais à l'âge de dix­neuf ans. J'étais l'égal de Dante et de Shakespeare, je sentais ce que Victor Hugo vieilli a senti à soixante­dix ans, ce que Napoléon a senti en 1811, ce que Tannhauser rêvait au Venusberg : je sentais la gloire…"

" Non, la gloire n'est pas une idée, une notion que l'on acquiert en constatant que votre nom voltige sur les lèvres des hommes. Non, il ne s'agit pas du sentiment de sa valeur, du sentiment que l'on mérite la gloire ; non, je n'éprouvais pas le besoin, le désir de la gloire, puisque je n'y pensais pas du tout auparavant. Cette gloire était un fait, une constatation, une sensation, j'avais la gloire… Ce que j'écrivais était entouré de rayonnements, je fermais les rideaux, car j'avais peur de la moindre fissure qui eût laissé passer au­dehors les rayons lumineux qui sortaient de ma plume, je voulais retirer l'écran tout d'un coup et illuminer le monde. Laisser traîner ces papiers, cela aurait fait des rayons de lumière qui auraient été jusqu'à la Chine, et la foule éperdue se serait abattue sur la maison. Mais j'avais beau prendre des précautions, des rais de lumière s'échappaient de moi et traversaient les murs, je portais le soleil en moi et je ne pouvais empêcher cette formidable fulguration de moi­même. Chaque ligne était répétée en des milliers d'exemplaires et j'écrivais avec des milliers de becs de plume qui flamboyaient. Sans doute à l'apparition du volume, ce foyer éblouissant se serait dévoilé davantage et aurait illuminé l'univers, mais il n'aurait pas été créé, je le portais déjà en moi… J'étais à ce moment dans un état de bonheur inouï, un coup de pioche m'avait fait découvrir un filon merveilleux, j'avais gagné le gros lot le plus étourdissant. J'ai plus vécu à ce moment­là que dans toute mon existence. "

"En même temps Martial se désintéressait de tout le reste et avait grand­peine à interrompre son travail pour aller de temps en temps manger un peu. Il n'était pas absolument immobile, il faisait quelques pas et écrivait peu, mais il restait des heures la plume à la main, immobile, absorbé dans sa rêverie et dans le sentiment de sa gloire. Cet enthousiasme et ces sentiments avec des oscillations se prolongèrent tant qu'il composa ses vers, pendant cinq ou six mois (…). "

" Martial parle de la gloire comme les mystiques parlent de Dieu ; la certitude qu'il possède la gloire ne tolère aucun doute, quoiqu'elle ne se fonde sur aucune raison : " C'est une inspiration vraie, c'est plus vrai qu'une perception, c'est une sorte de perception lumineuse, car cette " gloire éclate, se manifeste par des rayons lumineux qui " sortent de sa plume, de son papier, de toute sa personne." Cette gloire invraisemblable est d'ailleurs très peu logique, elle est partout, en lui et hors de lui, elle est une idée et elle est un être, comme il est lui­même, Napoléon, Victor Hugo tout en étant toujours lui­même."

Éprouver cette sensation ne lui suffit pourtant pas. Il lui paraît évident qu'elle constitue une preuve de la révélation de son génie. Il s'enquiert auprès de Saint­Saëns et auprès du secrétaire de Pierre Loti, pour savoir si ces deux grands hommes ont connu une illumination semblable.

Jamais, en tout cas, il n'oubliera ce signe.

En octobre 1896, il se fait photographier à Milan, au cours d'un voyage qu'il doit accomplir avec sa mère. C'est cette photographie qu'il fera reproduire en frontispice de son livre posthume : Comment j'ai écrit certains de mes livres paru en 1935, avec la légende : " Raymond Roussel à dix­neuf ans, pendant qu'il écrivait La Doublure" ; c'est la même photographie qu'il confiera au sculpteur chargé de réaliser son monument funéraire. Pour Raymond Roussel, le temps s'est arrêté en 1896. C'est sur cette photographie que nous devons lire dans son regard la sensation extraordinaire qu'il a éprouvée, et qu'il a voulu ne jamais oublier.

" Dans les extases littéraires le sujet ne veut plus s'occuper que d'art pur dégagé de toutes réalités : " Si cette description avait quelque chose de réel, dit Martial, elle serait laide." La conception de la gloire qui existe dans l'esprit de Martial est bien difficile à comprendre pour nous, parce que nous mêlons toujours la gloire avec les appréciations formulées par les hommes, volitare per ora virum. Quand il a possédé la gloire à l'âge de dix­neuf ans, quand il la possède encore, malgré le peu de succès apparent, il semble faire de cette gloire un absolu philosophique, indépendant des événements relatifs de ce monde."

" La gloire de Martial dont nous avons parlé à propos des extases est un bonheur inouï : " Il a plus vécu à ce moment que dans toute sa vie, il donnerait toute sa vie pour retrouver un moment de bonheur pareil. Je m'éveillais à la vie et à la poésie…"

La Doublure qui porte, après le dernier vers, la date : 1896 n'est peut­être pas son livre le plus original ; il n'eût même certainement pas suffi à lui apporter cet " épanouissement posthume" dont il rêvait et que, grâce aux roussellatres, il acquit de son vivant sans bien en prendre conscience. S'il garde toute sa vie pour La Doublure une nette préférence, c'est moins pour l'oeuvre elle­même que pour le souvenir de cet état mental qu'il recherchera toujours et qu'il ne retrouvera plus. Le docteur Janet, trente ans plus tard :

" J'ai cité l'observation de Martial qui, à dix­neuf ans, " a senti la gloire" pendant un emballement hypo­maniaque déterminé par un excès de travail. A cinquante ans, il a conservé de cette crise de gloire et de lumière la conviction qu'il a la gloire qui en réalité pour lui existe déjà. (…) Martial, dont la modestie n'est pas feinte, n'est pas disposé à mépriser les autres personnes, il est loin de rester dans un état hypo­maniaque. (…) Il faut plutôt à mon avis rapprocher la persistance de cette conviction à la persistance des souvenirs qui est également curieuse après les états d'élation."

On a peut­être envie de savoir quelle est la forme littéraire qui le plonge dans cet état d'exaltation. Ce sont des vers, des vers classiques, et La Doublure est un poème. Il a d'ailleurs une haute idée de ses qualités de prosodie. On le verra afficher dans les Impressions d'Afrique une certaine condescendance pour les ordres de Bourse rédigés " en piètres vers de douze pieds pleins de chevilles et de hiatus" : les parieurs ne sont pas comme lui des poètes, et c'est bien sûr son père qu'il vise à travers eux.

Mais à l'âge où l'on ne peut échapper encore aux influences, qui donc Roussel imite­t­il ? Il n'a jamais été mêlé à aucune école, à aucun mouvement. Au moment où, après la bataille symboliste, la jeunesse littéraire de la rive gauche se regroupe autour des premières grandes revues, comme le Meretere de France, ilreste résolument " rive droite" : il admire les académiciens, Bourget, Loti, les éditions Lemerre, le Gaulois… Son poète, c'est François Coppée, moins encore celui des Intimités que celui de La Grève des Forgerons. Ses lectures sont celles des bourgeois de son époque ; ce sont celles de sa mère, qui a en art le mauvais goût de son temps. Ces alexandrins nous étonnent par l'absence totale d'images ou de poncifs dits " poétiques" ; c'est une prose descriptive rimée, mais non rythmée, et d'une telle précision qu'on ne distingue plus, il est vrai, les chevilles. " On dirait qu'il y a mise en vers de quelque chose qui pourrait être dit en langage prosaïque". Mais contrairement à ce que Raymond Roussel obtiendra plus tard de son " procédé", cette " mise en vers" est appliquée à la description de lieux et d'événements réels, et qu'il connaît : le théâtre du boulevard et le théâtre forain, le Carnaval de Nice, la fête à Neuneu. Le procédé roussellien pourtant ne doit pas être loin : c'est dans La Doublure qu'apparaissent les inscriptions et les pancartes que nous retrouverons dans L'lnconsolable.

" Quand La Doublure parut, le 10 juin 1897, son insuccès me causa un choc d'une violence terrible. J'eus l'impression d'être précipité jusqu'à terre du haut d'un prodigieux sommet de gloire. La secousse alla jusqu'à provoquer chez moi une sorte de maladie de peau qui se traduisait par une rougeur de tout le corps et ma mère me fit examiner par notre médecin, croyant que j'avais la rougeole. De ce choc résulta surtout une effroyable maladie nerveuse dont je souffris pendant bien longtemps. "

" Quand le volume parut (écrit Pierre Janet), quand le jeune homme, avec une grande émotion, sortit dans la rue et s'aperçut qu'on ne se retournait pas sur son passage, le sentiment de gloire et la luminosité s'éteignirent brusquement Alors commença une véritable crise de dépression mélancolique avec une forme bizarre de délire de persécution, prenant la forme de l'obsession et de l'idée délirante du dénigrement universel des hommes les uns par les autres."

Cela ne l'empêche pas ó si le livre paraît bien le 10 juin ó de passer un examen au Conservatoire.

Placer Raymond Roussel entre les mains du docteur Janet n'était pas le meilleur des choix. Ce normalien, docteur en médecine et professeur de philosophie dans les lycées parisiens avant de devenir directeur du laboratoire de psychologie pathologique de la Salpétrière, n'a pas encore atteint la quarantaine. On sait qu'il déclarera plus tard qu'il prend les Surréalistes pour " des obsédés et des douteurs".

Dans La Subsonscience, il signalait déjà qu'il avait employé le mot " subconscient" dans un tout autre sens que celui que lui donnaient les poètes : " On s'en est servi pour expliquer des enthousiasmes et des divinations du génie (…). Je me garde bien de discuter des théories aussi consolantes (…). Je me borne [en 1908] à rappeler que je me suis occupé de tout autre chose." Comment eût­il alors compris ce qui se passait chez son " pauvre petit malade" ?

Pendant de longues années, tout le temps que durent les soins du docteur Janet, Raymond Roussel confesse son désespoir de n'être pas compris, de ne pas recevoir cette " gloire" à laquelle il a droit : " C'est horrible que l'on n'ait pas le respect des gloires acquises, un seul détracteur est plus fort à mes yeux que trois millions d'admirateurs ; il me faut l'unanimité pour que mon sentiment soit tranquille." Ou encore : "… le sentiment douloureux que j'éprouvai toujours en voyant mes oeuvres se heurter à une incompréhension hostile presque générale". La maladie nerveuse consécutive au choc qu'il a subi le conduira encore par deux fois en Suisse, à Valmont, et à la clinique de Saint­Cloud pendant huit mois, pour y soigner sa neurasthénie. C'est cet échec épouvantable, cette chute qui le conduiront à ne plus se montrer, à vivre de plus en plus retiré ; sa timidité devient maladive, et il le sait ; il souffre d'agoraphobie et sa dernière fuite l'entraînera a se réfugier à l'étranger, en Sicile, où personne ne le connaît, où personne ne sait la mesure de son échec. Ce qu'il recherche désormais, à défaut de la gloire qui lui échappe, c'est sa caricature : la notoriété. Son argent le lui permet : l'orgueil du jeune poète se dégrade peu à peu en vanité.

Jusqu'en 1897, Raymond Roussel ne néglige pas la vie mondaine. C'est à l'occasion de ces sorties dans le monde qu'il doit rencontrer Marcel Proust. Les Roussel et les Proust ont des amis communs : Reynaldo Hahn, Madeleine Lemaire… Et Georges Roussel a le même âge que Marcel Proust. Mais la similitude que l'on veut parfois découvrir entre l'un et l'autre ó comme si la gloire de Proust était nécessaire pour raviver celle de Roussel ! ó ne va pas loin. Les Proust habitaient au n° 9 du boulevard Malesherbes, et Raymond Roussel est né au n° 25 chez ses parents, qui ont vite quitté le quartier pour aller habiter celui des Champs­Elysées. Dans le monde des Proust et des Roussel, ce n'est d'ailleurs pas sur le trottoir d'un boulevard que l'on fait connaissance, et les distances importent peu lorsque l'on a des équipages. " C'est une similitude sociale et physique de silhouettes, d'habitudes nerveuses prise dans un même milieu où ils vécurent leur jeunesse. On ne rencontre pas Roussel dans les lieux que hantent Marcel Proust ou Robert de Montesquiou, et il cesse à vingt ans de fréquenter les salons où il faisait figure d'adolescent :

Comment " l'Enfant" apprécie­t­il l'ironie de son aîné (Proust n'a que six ans de plus que Roussel), qui moque la diarrhée verbale de La Doublure qu'il vient de recevoir ? Fort naïvement, puisque trente ans plus tard il reproduit ce fragment de lettre qu'il a conservée.

Raymond Roussel est peut­être déjà entre les mains du docteur Janet lorsque paraît, en pages 3 et 6 du quotidien Le Gaulois du 12 juillet 1897, le poème Mon âme, précédé de ce " chapeau" :

"M. Raymond Roussel, l'auteur applaudi de La Doublure, à qui nous avions demandé une poésie, nous a donné une de ses premières ; il l'a faite il y a trois ans ; il avait alors à peine dix­sept ans, et l'on jugera par là des promesses que donne un génie si précoce et si fécond. "

Cinq nouvelles années de travail, plus tard, au cours desquelles, racontera­t­il plus tard : " il m'est arrivé de me rouler par terre dans des crises de rage. en sentant que je ne pouvais parvenir à me donner les sensations d'art auxquelles j'aspirais " lui permirent de réaliser un ouvrage, Impressions d'Afrique (1910), à partir duquel il eut la certitude d'avoir trouvé sa voie. Lorsque le livre parut personne n'y prêta attention, sauf Edmond Rostand qui proclama partout qu'on en pourrait tirer une pièce extraordinaire. Roussel en fit jouer successivement trois versions, les deux premières au Thêatre Femina, la dernière au Théatre Antoine. La critique s'acharna sur la pièce et l'insuccès fut complet. Entre­temps Roussel avait commencé un nouveau livre qui parut sous le titre de Locus Solus (1914) et ne fut pas mieux accueilli que les précédents. Il chargea Pierre Frondaie d'en faire une adaptation qu'il fit monter très luxueusement au Théâtre Antoine. Les représentations dégénérèrent en véritables batailles, mais un petit groupe commença à reconnaître le mérite des tentatives de Roussel tandis que lui venait une soudaine célébrité de scandale. Pensant que ses pièces échouaient parce qu'il ne s'agissait que d'adaptations. Roussel écrivit L'Etoile au front qui, le 5 mai 1924 fut représentée au Vaudeville. Il y eut de nouvelles bagarres mais les partisans étaient plus nombreux : on les hua on les traita de claque et c'est alors que Robert Desnos lança son mot célèbre : "Nous sommes la claque et vous êtes la joue". Roussel donna une dernière pièce La Poussière de soleils qui fut montée au théâtre de la Porte­Saint­Martin le 2 février 1926 : cette fois les places s'arrachèrent et il n'y eut pas de bataille, mais la critique demeura tout aussi mauvaise. Le génie de Roussel atteint sa plénitude dans son dernier livre : Nouvelles Impressions d'Afrique (1932) et il nous a révélé un peu des secrets de son âme dans : Comment j'ai écrit certains de mes livres (1935).

Le matin du 2 juillet 1933, vers 7 heures, il sonne le valet de chambre, qui le découvre dans la baignoire de la salle de bains qui communique avec la chambre 224, baignant dans son sang : Roussel a eu le courage de s'ouvrir lui­même le poignet gauche, après s'être maladroitement tailladé le thorax. " Orlando, Orlando ! s'écrie Roussel en riant, comme il est facile et agréable de mourir !"

Il a perdu beaucoup de sang. Le docteur Lombardo aussitôt accouru, lui fait un point de suture. Les autres blessures guérissent rapidement, mais l'entaille au poignet exige des soins réguliers du médecin. " Comme c'est facile de s'ouvrir les veines, dit Roussel à Charlotte Dufrène ; ce n'est rien du tout." Mais par la suite, sorti de son ivresse, il se demande comment il a pu faire ce geste. Charlotte Dufrène prend soin désormais de mettre sous clef le rasoir Gillette. Il continue pourtant à s'en servir lui­même car son coiffeur se souvient qu'il lui taillait seulement les cheveux, toujours en présence de Charlotte Dufrène. Ce doit être à ce moment qu'il offre au docteur Lombardo un exemplaire de la troisième édition des Impressions d'Afrique et de la dixième édition de Locus Solus. C'est à partir de ce suicide manqué (mais voulait­il vraiment mourir ? A la dernière minute il a eu la force d'appeler au secours), que Roussel prend l'habitude de fermer à clef la porte de communication entre sa chambre et celle de son amie, ne laissant ouverte que la porte qui donne sur le couloir, ce qui lui évite de se déranger pour ouvrir aux domestiques qui font le service. Et jusqu'au 13 juillet nous ne savons plus rien. Nous ne connaissons que l'état des drogues tenu par Charlotte Dufrène. On peut croire aussi que c'est pendant les soins quotidiens que lui prodigue le docteur Lombardo pour sa blessure au poignet, que le médecin et Charlotte Dufrène parviennent à le convaincre qu'il doit partir pour suivre une cure de désintoxication. Et il se décide : il partira en Suisse, à Kreutlingen Le 13 juillet au matin il fait télégraphier à cet effet : son départ est fixé au 16 juillet. La veille au soir, 12 juillet, Roussel a passé une très mauvaise nuit. C'est la première fois, depuis que Charlotte Dufrène tient l'état des drogues, qu'il lui confie le lendemain matin une impression décevante : une bouteille et demie de Vériane ne lui ont procuré qu'une " euphorie désordonnée". Ce jour­là, Roussel est sorti comme à son habitude.

Chaque après­midi, son auto conduite par son chauffeur se trouve ponctuellement devant l'hôtel au moment où il descend de sa chambre. En voiture, il fait des promenades sans but, car, à ce qu'on sait, Roussel ne connaît personne à Palerme ; il ne descend d'ailleurs pas de voiture : il est trop faible et ne marche qu'avec difficulté. Qui est ce chauffeur ? Nous l'ignorons et c'est là un des points les plus obscurs des derniers jours de Roussel. Selon Orlando, qui a 29 ans, c'est un " jeune chauffeur". A Jean Chatard, Michel Ney dira que Roussel avait " loué une voiture et un chauffeur". Pourtant, quand ce chauffeur reviendra à Paris, il rendra visite à M. Lecreux qui reconnaîtra le chauffeur qui attendait Roussel sur le boulevard de Ménilmontant. A Orlando enfin, ce chauffeur avait raconté que, conduisant un taxi, il avait pris Roussel à son bord, qui, tout à coup, l'avait embauché pour ce voyage en Italie. Où est la vérité ? Michel Ney ne voulait pas admettre la présence de Charlotte Dufrène à Palerme : " Je vous garantis qu'il n'était pas parti avec une gouvernante. (…) Il ne pouvait donc y avoir une gouvernante durant ce voyage." Mais il ment, puisqu'il lui versa ensuite une rente. Charlotte Dufrène de son côté ne dit mot du chauffeur lors de l'enquête qui suit la mort de Roussel. Michel Ney veut ignorer Charlotte Dufrène, et Charlotte Dufrène ignore le chauffeur devant la police. Il était pourtant connu du personnel de l'hôtel et habitait lui­même un hôtel voisin, le Savoia. Qui ment et pourquoi ? Ce chauffeur vit­il encore et viendra­t­il un jour nous dire " sa" vérité ? A Mauro De Mauro le docteur Lombardo dit que Roussel avait déjà licencié son chauffeur et lui avait donné l'auto. Elle n'était donc pas louée… Mais justement le 13 au soir (Orlando est formel et sa mémoire est très précise) Roussel descend de voiture complètement épuisé : de l'auto à l'ascenseur et de l'ascenseur à la chambre 224, le chauffeur et le valet de chambre doivent littéralement le porter. Roussel n'oublie cependant pas, comme chaque soir, de donner à Orlando une pièce d'argent de vingt lires.

" Ce soir­là, dit Orlando, il avait à peine la force de soulever un verre." Leonardo Sciascia pense qu'il exagère­ mais ce sont justement les termes mêmes de Charlotte Dufrène, qui dit à Michel Leiris : " Il était alors si faible qu'il pouvait à peine soulever un verre et qu'il fallait presque le faire manger".

Il faut ajouter que la journée du 13 juillet a été particulièrement chaude et étouffante. Et la nuit, plutôt que de faire descendre la température, n'apporte que son humidité.Leonardo Sciascia, qui avait douze ans, se souvient que ce soir­là, il ne s'ennuyait pas, au contraire ! Car c'était un double jour de fête : on venait d'annoncer l'arrivée à Cartwright, dans le Labrador, de l'escadre aérienne du général Balbo et les autorités fascistes avaient ordonné une grande manifestation populaire. C'était aussi le jour de la Santa Rosalia, et les illuminations de 21 h 30 devaient être suivies, à 22 heures, d'un grand feu d'artifice qui couronnait la fête religieuse. La via Mariano Stabile, déjà fort animée en temps normal, était ce soir­là très bruyante ; de sa fenêtre (raconte le docteur Lombardo), Roussel avait jeté les jours précédents des sous à la foule…

Ce que Roussel veut ce soir­là, c'est le sommeil ó et une véritable euphorie. A Michel Leiris, Charlotte Dufrène rapportera que Roussel lui avait dit qu'elle allait pouvoir dormir tranquille, car il se sentait bien et n'avait pas pris trop de somnifère. Mais le lendemain, elle déclare à la police : " Hier au soir, il m'avait paru plus étrange que d'habitude." Elle lui demande alors s'il n'a pas pris une forte dose de barbiturique et Roussel agacé lui répond " Non" d'un ton brusque. Il couchait sur un matelas à même le sol, de peur de tomber de son lit étant drogué", dit Charlotte Dufrène à Michel Leiris. Il ne faut peut­être donc pas s'étonner que Roussel ait pu, dans son état d'extrême faiblesse, tirer son matelas devant la porte de communication des deux chambres : Charlotte Dufrène était au courant de cette habitude ó et pourquoi ne serait­ce pas elle qui aurait placé le matelas dans cette position, fermé la porte à clef, disposé près de Roussel les tubes de Sonéryl (puisqu'elle note elle­même d'avance, sur la feuille bleue, la nature de la drogue qu'il va prendre, sans en connaître encore les quantités) ? C'est peut­être elle aussi qui dispose deux coussins de curieuse façon, au milieu du matelas et non à la tête ; enfin elle doit regagner sa chambre par le couloir ó comme elle le fera le lendemain matin en sens inverse. De toute façon, ils ont un entretien à propos de la drogue qu'il prendra ce soir, nous avons vu pourquoi : il choisit celle qui lui procure le plus long sommeil et la meilleure euphorie, cette euphorie dont il a été frustré la veille. Charlotte Dufrène quitte Raymond Roussel à 22 h 15 ; les feux d'artifice de 22 heures sont peut­être terminés. A 23 heures, parce que le silence est enfin revenu dans la rue, ou parce qu'elle a entendu ou cru entendre quelque chose, elle lui demande à travers la porte si tout va bien, et Roussel lui répond d'un ton rude : " Ne t'inquiète pas."

Ce sont ses derniers mots : Raymond Roussel meurt dans la nuit du jeudi 13 au vendredi 14 juillet 1933, entre minuit et deux heures du matin.
 
 

Vie de Raymond Roussel, François Caradec.

"J'ai devant moi, sur ma table, des paquets drus

De lettres qui me sont précieuses ; chacune

A sa propre valeur ; dans ma main j'en tiens une

Spécialement chère et que je sais par coeur ;

Fréquemment je la prends et la relis par peur

D'en perdre ou d'en changer un seul mot ; l'écriture

Est fine, mais lisible et ferme, calme et sûre ;

La lettre est grande, c'est un fort papier d'hôtel ;

Sur la première page un dessin bleu de ciel

S'étale dans le haut, prend la largeur entière

De la feuille et se montre avant tout, de manière

A ce que sa réclame invite le regard ;

Sur la page il s'adjuge, en hauteur, plus du quart ;

Sa couleur bleue est claire et cependant criarde ;

Accoudé sur ma table et penché, je m'attarde

A contempler sur la lettre ce joli coin

De pays, inconnu pour moi, mais qui de loin

M'attirait autrefois, et vers lequel, poussée

Par mon impatience ardente, ma pensée,

Pendant un trop long mois, s'en alla si souvent.

A gauche du dessin on voit tout le devant

De l'hôtel qui dépasse, énorme, haut, immense ;

On ne sait à quel point la façade commence ;

L'hôtel trône sur la terre, il éclipse tout,

Il semble qu'on ne doit jamais en voir le bout,

Tant il est colossal, monstrueusement vaste ;

Alentour rien n'est là pour lui faire contraste ;

Il s'isole dans sa puissante majesté,

Sans concurrence pour son rang incontesté,

Pour sa prédominance. En bas, devant la porte,

Un omnibus arrive à l'instant ; il apporte

Directement de la gare un important flot

De voyageurs ; sur son large toit plat, en haut,

Sont ficelés de gros bagages : plusieurs malles

Différentes par leur contenance, inégales,

Avec des cadenas partout, des sacs de nuit,

Des caisses, des paniers et tout ce qui s'ensuit,

Le tout bien empilé. Déjà plusieurs personnes

Sortent de l'omnibus ; des garçons et des bonnes

Sont accourus avec hâte sur le trottoir

Au­devant des nouveaux venus à recevoir.

Le portier, en livrée et tenant sa casquette

A la main, vient sourire à tout le monde ; il guette

Le regard de chacun, afin de prodiguer

Ses saluts souples, sans jamais s'en fatiguer ;

Sa livrée est rigide, irréprochable et belle ;

Il prend son métier au sérieux ; il excelle

Dans l'art de contenter tout le monde à la fois,

Répondant avec la même obligeante voix,

Dans les langues les plus diverses de la terre

Qui, pour lui, n'ont aucun secret, aucun mystère,

Aucun détour…"

Extrait du Dossiers sur Raymond Roussel, in Revue Europe n°714, octobre 1988.

Giovanni Macchia "La lumière, l'extase et le sang "



Souvenirs de Bysance



 
 

Patrick Besnier.

In Revue Europe, octobre 1988.
 

Au septième chapitre de Locus solus, Nöel lit à la loupe une page choisie par le coq Mopsus dans un curieux recueil d'éphémérides ó la lecture devant révéler son avenir à la danseuse Faustine. Ce" mystérieux passage" est un conte fantastique : à Byzance, la courtisane Chrysomallo part" sur son fier cheval noir Barsymès" pour" une libre course à travers plaines et forêts". La promenade tourne à la chevauchée infernale : se parant d'une" lueur verdâtre" L'éperon de la cavalière s'enfonce malgré elle dans le flanc du cheval qui, surexcité, ne s'arrête plus. Cette fuite éperdue se prolongea des années […]. Et à Byzance nul ne revit jamais Chrysomallo."

D'autres récits du même type, inspirés par le conte populaire, paraissent dans Locus solus : I'histoire du Morne­Vert (avec déjà une" lueur verdâtre") ou la" légende naïve", intitulée Conte de la boule d'eau, lecture du reître emprisonné. Mais cette fois, la concision habituelle de Roussel est renforcée pour les besoins de l'intrigue (le livre d'éphémérides n'offrant" que des paragraphes courts",) et tout est dit en moins d'une page.

Le récit y gagne une puissance énigmatique, renforcée encore par l'absence de toute couleur locale. L'exotisme, paradoxalement, est indifférent, ou impossible, à Roussel qui ne promène jamais son lecteur qu'en des Afriques fantômes ou, ici, une Byzance dépourvue de pittoresque. Il ne cherche assurément pas à rivaliser avec les évocations de l'Empire décadent qui eurent tant de succès entre 1885 et 1900. Tout l'élément" byzantin" du récit se réduit aux deux noms propres, qui sont authentiques.

Où Roussel les a­t­il trouvés, ces noms de Barsymès et Chrysomallo ?

Ils apparaissent dans les Anecdotes de Procope, chronique" secrète" du règne de Justinien. Chrysomallo y est présentée comme une courtisane dont l'historien nous apprend qu'elle" avait autrefois rempli le rôle de danseuse, et même s'était livrée à la prostitution". Lorsque son amie, l'actrice Théodora devint impératrice, Chrysomallo la suivit au palais et, depuis," au lieu de se livrer au culte du phallus et aux exercices du théâtre", elle s'occupe" des affaires publiques avec Théodora". Procope mentionne également un Barsymès, non pas un cheval, mais un aventurier," un nommé Pétros, Syrien de nation, qu'on surnommait Barsyame et qui était d'une cupidité effrénée". Il était l'un des amants de l'impératrice, qui en était" extraordinairement éprise".

Devons­nous imaginer Roussel lisant Procope en y trouvant les noms de Barsymès et Chrysomallo ?

Son érudition, ses sources sont rarement de première main, mais passent plus volontiers par les détours de la vulgarisation, de la presse, du spectacle. Or il existe un texte qui nomme dans le même paragraphe Barsymès et Chrysomallo (présentés par Procope en des chapitres différents), et ce texte est dû à l'un des écrivains les plus admirés de Roussel, Victorien Sardou.

Sa Théodora fut l'un des succès majeurs de Sarah Bernhardt, de ces oeuvres qui assurèrent son rayonnement universel. Raymond Roussel était un peu jeune le 26 décembre 1884 pour assister à la création au Théâtre de la Porte­Saint­Martin (avec une musique de Massenet, autre dévotion roussellienne) ; mais il y eut des reprises (entre autres en janvier 1902) et il n'est pas concevable qu'" aimant par­dessus tout les drames de Victorien Sardou", Roussel n'ait pas connu en détail ce drame historique où la double vie de Théodora, impératrice et amoureuse, éprise du jeune Andréas, est racontée avec les moyens du grand spectacle ó foules costumées, décors gigantesques ó et les ingrédients du mélodrame : complot, philtre, scènes de torture dignes déjà du Grand­Guignol.

Les noms de Barsymès et Chrysomallo n'apparaissent pourtant pas dans les cinq actes de la pièce ; Sardou les cite dans le long entretien qui sert de présentation à la première édition de Théodora, extrêmement tardive, puisqu'elle date de 1907, vingt­trois ans après la création. Il s'agit d'un fascicule de l'illustration théâtrale. L'habituelle revue de presse de Gaston Sorbets y est remplacée par un entretien avec l'auteur," qu'on a surnommé le Napoléon de l'art dramatique ó un Napoléon resté toujours jeune et toujours victorieux", et cela malgré de nombreux apprentis Blucher : car Théodora fut, en 1884, très attaquée par certains historiens.

Comme les romans de Pierre Loti ou les pièces de Coppée, Théodora est de ces oeuvres qui appartiennent profondément à l'univers roussellien, de ces oeuvres auxquelles pour lui se réduit le monde. Sardou a sa manière, est un des miroirs de Roussel. (…). Roussel aurait-il emprunté à Sardou plus que les noms très secondaires de Barymès et Chrysomallo ?

Il est en tout cas certains que le dramaturge était pour Roussel une des incarnations de l'idéal littéraire, un des" classiques" favoris. (…)
 

Le texte roussellien est comparable à la cervelle du sergent de ville dont parle Jarry (dans La cervelle du sergent de ville) et que l'autopsie révéla" farcie de vieux journaux".

Éventrant mots et phrases par ses techniques d'écriture, Roussel doit ensuite les" farcir", les remplir : titres dévoyés, refrais d'opérette, souvenirs de mélodrames, faits divers, publicité, chronique mondaine…-bribes et rebuts servent à construire des architectures savantes et maniaques mais demeurant en même temps partiellement lisibles et nous livrent ainsi, par fragments, le monde quotidien de Roussel, transformé en témoin de son temps, mémorialiste surpris et involontaire.

Derrière le conte fantastique d'une éphéméride se dissimulent Sarah Bernhardt et Sardou. Bysance n'est peut-être que le nom caché du Théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Patrick Besnier.



Bibliographie de Raymond Roussel

Comment j'ai écrit certains de mes livres 1985 - Pauvert

1995 - Gallimard
La Seine (Volume 3) 1994 - Pauvert
Mon âme (Volume 1) 1994 - Pauvert
Locus Solus 1985- Pauvert
1960- 1974-1990 -Gallimard
Impressions d'Afrique 1982-LGF
Épaves 1973 - Pauvert
L'Etoile au front 1970- Avant -S cène
La vue 1963- Pauvert

Nouvelles impressions d'Afrique 1963 - Pauvert

L'ouvrage de François Caradec "Raymond Roussel", Fayard,   contient une bibliographie très complète des ouvrages de et sur Raymond Roussel


© 28 octobre 1998, tvtel3@france3.fr